Partout de grands mouchoirs sèchent aux doigts des branches
Il y a tant de fleurs qu’on en perd la raison
Et la banlieue à l’air saisie avant saison
D’une panique de communiantes blanches
Jardins jardins pareils au grand air d’opéra
Qu’en rentrant chez soi chaque soir chacun fredonne
Cimetières privés où vivant s’abandonne
L’homme en bras de chemise au soleil des plâtres
Le rêve des graviers se meurt près des bordures
La glycine naissante expire son parfum
Tout se défait ici d’un sourire défunt
Le sommeil des lilas est trop lourd pour qu’il dure
Et quand le couvre-feu rend la rue au danger
A peine une fenêtre étouffe un complot d’or
Sous la marquise bleue une chanson s’endort
Que l’on entend montant dans l’air tiède et léger
Mille Lusignans faubouriens sans Mélusines
S’accoudant à leur traversin de lune épient
Si rien n’altèrent au fond de la ville assoupie
La respiration voisine des usines
Quel piétinement dénonce le troupeau
Qui passe sur les toits comme une préhistoire
Invisibles oiseaux mortelles trajectoires
Silence l’ombre fait des plis à son drapeau
Dans ce cœur de charbon des fougères de trouble
Dérouleront leur crosse au soleil de minuit
Est-ce un monstre qui passe et qu’un monstre poursuit
Nuit de l’homme et du ciel ô violette double
Printemps 1943
Louis Aragon in La Diane française, 1944