À mon grand-père Henri
Ses yeux bleus délavés
cachaient la nostalgie
de la Sâne, de ses étangs,
qu’il retrouvait un peu
en pêchant en bords de Saône,
entre la presqu’ile et l’ile Barbe.
Aux réunions de famille,
il essayait de renouer
avec le travail des champs
en chaussant les sabots
qui l’attendaient à la ferme
du hameau des Chazeaux
habitée par le frère ainé.
Son affectueux sourire
masquait toujours la perte
à quatre ans de sa mère,
à dix ans, de la maison du père,
pour gagner déjà son pain ;
puis celle de son frère Lucien,
tombé dans la boue lorraine
à peine arrivé au feu,
en laissant trois orphelins ;
et celle encore de Félix
qu’il aurait voulu protéger,
volatilisé deux ans après
près d’un fort de Verdun.
Ses silences taisaient la douleur
d’avoir convoyé
au volant d’un Berliet,
et ravitaillé tous les jours
sur la ligne de front,
en eau, en pain, en vin, en obus,
de jeunes hommes qui mouraient ;
et l’ultime blessure,
d’avoir été privé
de la carte du combattant,
parce que, tout en servant
de cible privilégiée,
il ne portait pas d’arme.
LE TEMPS DE VIVRE
HORIZON POÉSIE